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Henri Gagnebin, un musicien complet

Frédéric Monnier
La Nation n° 2310 24 juillet 2026

Après Honegger (La Nation no 2307) et Suter (La Nation no 2308), la troisième de ces monographies parues en mars dans la collection Presto des éditions Infolio est consacrée à un autre compositeur injustement délaissé: Henri Gagnebin (1886-1977). Notre ami et collaborateur Yves Gerhard en est l’auteur et si, contrairement aux deux auteurs précédents, il n’est ni musicologue ni historien de la musique, son statut de petit-fils du musicien l’autorise pleinement à parler de son grand-père! Il a eu l’ingénieuse idée de présenter cet opuscule sous forme de suite symphonique avec, pour chaque chapitre ou partie de chapitre, une indication de mouvement ou de tempo (lamento, vivace, appassionato, maestoso, etc.).

Il faut hélas avouer qu’Henri Gagnebin n’évoque aujourd’hui plus grand-chose pour la plupart des mélomanes de Suisse romande, et pourtant il a déployé depuis les années 20 jusque vers 1970 une activité musicale proprement stupéfiante. Et ce n’est pas le moindre mérite de l’ouvrage d’Yves Gerhard de rappeler qu’il fut une personnalité marquante dans le paysage musical romand. On soulignera, en passant, que deux de ses frères firent aussi de belles carrières: Samuel, après des études de théologie, puis de mathématiques et physique, fut enseignant au Gymnase de Neuchâtel (1917-1947) puis professeur à l’Université de Neuchâtel (1947-1954); quant à Elie (1891-1949), éminent paléontologue et géologue, professeur à l’Université de Lausanne, il connut son heure de gloire en tenant le rôle de lecteur lors de la création à Lausanne en 1918 du chef-d’œuvre de Ramuz et Stravinsky, Histoire du Soldat.

C’est plutôt tardivement, vers 18 ans, que, croyant fermement à sa vocation, Henri Gagnebin entreprend des études musicales à Lausanne, Genève, Berlin et enfin Paris où il entre à la Schola Cantorum. S’il bénéficie d’un enseignement solide de la composition avec le directeur Vincent d’Indy, c’est surtout l’orgue qui l’attire; et à Paris il a de quoi satisfaire ce goût en allant écouter les grands organistes que sont Louis Vierne (dont il fut l’élève), Charles-Marie Widor et Charles Tournemire. Il est alors engagé en 1910 comme organiste dans une église luthérienne parisienne, puis, à son retour en Suisse, au temple de Saint-Jean dans le quartier de Cour, à Lausanne, de 1916 à 1925. C’est en cette année 1925 que, par un heureux concours de circonstances, il est nommé directeur du Conservatoire de musique de Genève, poste qu’il tiendra jusqu’en 1957. Dès le début, il n’aura de cesse de faire de cet établissement «un institut de formation de haut niveau», engageant des professeurs réputés (dont le pianiste roumain Dinu Lipatti, pour ne citer que lui). Sa plus haute réalisation restera certainement la création en 1939 du Concours international d’exécution musicale qui figure, encore aujourd’hui, parmi les plus prestigieux de la planète musicale.

Issu d’une famille de quatre générations de pasteurs et lui-même homme de foi, Gagnebin «a été toute sa vie attentif à la qualité de la musique sacrée», d’où son engagement dans la conception puis la publication en 1937 du Psautier romand, en vigueur dans les cantons de Genève, Vaud et Neuchâtel durant quarante ans. Quant à ses nombreux écrits sur la musique, loin d’être négligeables, ils sont de précieux témoignages sur la vie musicale en Suisse romande.

Avec tout cela, on s’étonne que Gagnebin ait pu encore trouver du temps pour composer! Forte d’environ cent-cinquante numéros, son œuvre touche à tous les genres: musique symphonique (quatre symphonies), de scène, de chambre, pour instruments solistes, chœurs (avec ou sans orchestre). Yves Gerhard estime que Gagnebin «a donné peut-être le meilleur de lui-même, de son art et de sa foi, dans cinq oratorios»; parmi ceux-ci, un Saint François d’Assise à rapprocher par son sujet de l’oratorio d’un certain Hermann Suter, Le Laudi di san Francesco d’Assisi! Par ailleurs il note, un brin désabusé, que l’Orchestre de la Suisse romande, qui créa sous les baguettes d’Ansermet et de Baud-Bovy plusieurs œuvres de Gagnebin, n’en a plus programmé depuis la fin des années 50.

En 2027, on commémorera les cinquante ans de la disparition de Gagnebin: ne serait-ce pas une belle occasion d’entendre quelques-unes de ses œuvres? Puisse la monographie d’Yves Gerhard contribuer à leur renaissance!

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