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Les obligations d'abord, ensuite les droits

Jacques Perrin
La Nation n° 2310 24 juillet 2026

Depuis l’époque de la Déclaration des droits de l’homme, nous sommes bardés de droits et nous en réclamons davantage. Le moindre caprice engendre un droit nouveau. Parce que je me sens femme dans un corps d’homme, mon ressenti désagréable se traduira par le droit de changer de sexe. L’assurance maladie remboursera les frais chirurgicaux et les produits chimiques nécessaires à la transition.

Imaginez-vous maintenant dans un train de nuit, en gare. Deux individus se précipitent sur vous. L’un vous arrache la sacoche contenant votre ordinateur, l’autre vous assène un coup de poing. Les malfrats s’enfuient, ils courent vite. Vous saignez. Espérez qu’une bonne âme vous secourra. Le lendemain vous porterez plainte. Ce ne sera pas simple. Il y aura de multiples démarches à faire durant lesquelles vous aurez rencontré plein de gens se reconnaissant des obligations à votre égard, une personne secourable, une pharmacienne ou un médecin, un policier, un gendarme, un enquêteur, un juge. Dans le meilleur des cas, vous aurez été soigné, on aura entendu votre plainte, on aura peut-être retrouvé les malfrats, ils auront été punis.

Quand nous bénéficions d’un droit quelconque, beaucoup de personnes ont l’obligation de faire en sorte que ce droit soit satisfait. Elles sont plus ou moins aimables. Certaines ressentent au profond d’elles-mêmes l’obligation de secourir. D’autres vous aident parce qu’elles sont payées pour ça. D’autres encore éprouvent leur obligation comme une contrainte. La vérité n’en demeure pas moins que, pour satisfaire le droit d’un seul, de multiples personnes remplissent des obligations.

Un droit qui n’est reconnu par personne n’est pas grand-chose […] Un droit n’est pas efficace par lui-même, mais seulement par l’obligation à laquelle il correspond; l’accomplissement effectif d’un droit provient non pas de celui qui le possède, mais des autres hommes qui se reconnaissent obligés à quelque chose envers lui. Cette citation est extraite de L’Enracinement1, dernier livre de la philosophe Simone Weil (1909-1943). Ces lignes choquent la plupart d’entre nous tant la notion de devoir et d’obligation nous est devenue étrangère. Nous avons le droit de… le droit à… point final. Même les écoliers d’aujourd’hui sont souvent dispensés de devoirs. Et pourtant obligations et devoirs priment. Il vaut mieux éduquer les gens à remplir des obligations qu’à revendiquer des droits. C’est ce que démontre Simone Weil dans Les Besoins de l’âme, ouverture à L’Enracinement.

Simone Weil n’est pas vraiment au goût du jour. Elle pense que toute personne a une âme, pas seulement un cerveau et un corps. Elle affirme que l’obligation se place dans un domaine au-dessus de ce monde. Il y a dans la véritable obligation, libre et consentie, un aspect métaphysique, voire sacré. Selon Simone Weil, les révolutionnaires de 1789 n’ont pas connu ce domaine éternel, universel, où habitent des notions liées à la partie la plus secrète de l’âme humaine, où se loge l’aspiration au bien. C’est pourquoi ils ont absolutisé la notion de droit en oubliant celle d’obligation. Ils ont mis l’absolu au mauvais endroit et se sont contredits, car le droit est nécessairement soumis à la condition que des personnes se sachent et se sentent obligées envers celui qui le revendique. Ils ont fait figurer dans la Constitution les conséquences, les droits, non le principe, l’obligation.

L’obligation consentie renforce les communautés, tandis que les droits la divisent, transformant les citoyens en clients de leur république et en rivaux. L’obligation ne repose sur aucune convention, aucun contrat. Elle seule est éternelle, absolue, ne dépendant ni des coutumes ou des traditions de notre monde, des rapports de force ou du sens de l’histoire. Elle n’a pas de fondement, mais se vérifie par une sorte d’accord dans la conscience universelle, exprimée dans les textes les plus anciens de plusieurs civilisations. L’obligation première est le respect. Respecter un être humain, c’est par exemple lui donner un morceau pain quand il va mourir de faim.

Les besoins sont d’abord ceux du corps: être protégé du froid et de la chaleur excessifs, pouvoir manger, boire et dormir, être soigné.

Les besoins de l’âme sont analogues à ceux du corps, exigeant une autre nourriture, plus difficile à déterminer. On doit du respect à un champ de blé parce qu’il fournit du grain, comme à une famille ou une patrie qui apportent de la nourriture pour l’âme. Toute communauté est unique; elle offre de la nourriture aux vivants et en offrira à ceux qui ne sont pas encore nés; elle a ses racines dans le passé, conserve et transmet de génération en génération les trésors spirituels accumulés par les anciens. Il se peut qu’il faille se sacrifier pour sauver une personne en détresse, et parfois pour une collectivité.

Il se peut cependant qu’une famille ou une patrie deviennent des poisons pour l’âme. Il faut les soigner, notamment éliminer les obligations incompatibles, celles qui par exemple obligent une mère à voler du pain pour nourrir son petit enfant.

Simone Weil énumère quatorze besoins de l’âme auxquels nous reviendrons en temps utile. Ils ne sont pas dictés par des caprices. Il faut s’en tenir à l’essentiel, discerner les nourritures saines des poisons. Les voici: l’ordre, la liberté, l’obéissance, la responsabilité, l’égalité, la hiérarchie, l’honneur, le châtiment, la liberté d’opinion, la sécurité, le risque, la propriété privée, la propriété collective, la vérité.

Notes:

1   Simone Weil, Les Besoins de l’âme, extrait de L’Enracinement, Folio plus philosophie, Gallimard, 2007.

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