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Un centenaire «de sorte»

Félicien MonnierEditorial
La Nation n° 2317 30 octobre 2026

A l’été 1926, les lecteurs de la Gazette de Lausanne purent suivre la controverse qui opposa trois étudiants au très respectable et très libéral (au sens vaudois du terme) Georges Rigassi, rédacteur en chef de la Gazette. Dans la foulée d’une conférence à Lausanne de Léon Daudet, pamphlétaire du mouvement royaliste de l’Action française, Marcel Regamey, Victor de Gautard et Alphonse Morel opposaient à Rigassi qu’il était possible d’être de bons et loyaux Confédérés sans pour autant adhérer à une esthétique politique helvétisante de bergers démocrates aux bras noueux.

Ce pavé dans la mare affirmait la trajectoire historique unique du Pays de Vaud, du Royaume de Bourgogne transjurane du Xe siècle à l’Etat de 1803, en passant par l’apanage de Pierre II de Savoie, le «Petit Charlemagne» et la Baronnie de Vaud. En bref, nos fondateurs revendiquaient une histoire vaudoise antérieure et longtemps séparée du récit national helvétique. Ils y adossaient des revendications fédéralistes et une volée de critiques contre la démocratie parlementaire. Elles caractérisent toujours notre doctrine.

Lassé, Rigassi incita ces jeunes Messieurs à entrer dans l’arène. En novembre 1926, Marcel Regamey signait un article intitulé «L’ordre dans l’Etat» publié dans le premier volume des Cahiers d’Ordre et Tradition, devenus Cahiers de la Renaissance vaudoise (CRV) en 1935. La Nation suivra en 1931, la Ligue vaudoise en 1933. Les Cahiers avaient permis de façonner les premiers pans de la doctrine.

Cent ans plus tard, c’est rétrospectivement le Mouvement de la Renaissance vaudoise tout entier qui fête son anniversaire, et pas seulement sa maison d’édition.

Pour l’occasion, cette dernière publie deux ouvrages. Ils seront inaugurés la semaine prochaine à Lausanne, devant une centaine de personnes. Le premier, intitulé Des combats et des livres, est un recueil de deux «notes», la première sur l’histoire de la Ligue vaudoise, la seconde sur celle des Cahiers. Se dévoilera sous les yeux du lecteur les riches trajectoires de l’une des maisons d’édition les plus anciennes du pays et d’un mouvement politique qui n’a rien perdu de la fraîcheur et de l’élan de ses origines, tout en étant devenu un acteur incontournable de la vie politique et intellectuelle vaudoise.

Le second ouvrage est le fruit d’un important travail collectif: cent notices, centenaire oblige, composent la Bibliothèque idéale du Vaudois « de sorte». On y entrera le cœur léger, d’un pas de valse, sur des rythmes à trois temps.

Sur la forme d’abord, suivant une lecture symbolique des armoiries de la Renaissance vaudoise, reproduites dans l’entête de ce journal comme sur la couverture de la Bibliothèque idéale, les éditeurs ont structuré l’ouvrage en trois parties: le vert vaudois de 1803 rappelle le Pays, son histoire et ses arts (partie I). La lance de Bourgogne évoque la force du pouvoir politique, nécessaire au maintien, ici-bas, de la souveraineté et de la paix sociale (partie II). Enfin, la croix de Savoie est celle du sacrifice du Christ, dont l’Eglise et la religion chrétienne font mémoire avec les renforts de la philosophie traditionnelle (partie III).

Sur le fond ensuite, le Vaudois «de sorte», comme on dit sous nos latitudes pour qualifier un état de perfection, est celui qui a fait souche en Pays de Vaud. Qu’il soit descendant de la Reine Berthe ou fraîchement arrivé, il en a adopté les mœurs et entend les transmettre à ses successeurs.

Mais pour bien connaître et approfondir, il faut aimer. La verve de Chessex, un miroitement lémanique sous le pinceau de Bocion ou les vitraux de la Cathédrale seront autant de sources pour un attachement charnel au Pays.

Doué de raison, l’être humain se trouve au carrefour de sa propre histoire et de l’universel qu’il entrevoit grâce à sa raison. Il articule l’absolu et le relatif, le nécessaire et le contingent, Dieu et l’homme. Il pense, se fait des idées. Et il arrive que ces idées refassent le monde. Une bibliothèque est aussi une compilation physique d’expériences, de réussites et d’échecs que la lecture permet de s’approprier comme un prolongement de sa mémoire. Cette bibliothèque idéale entend également transmettre un héritage.

Mais la pensée est vaine si elle ne s’inscrit dans l’action.

Ce livre anniversaire se veut donc un manifeste. Tentant d’échapper à leur noyade dans un océan numérique global façonné en Chine ou en Californie, vingt-deux auteurs, vingtenaires comme octogénaires, proclament l’importance politique de la lecture. Pied de nez à la brièveté hypnotisante et sans nuance des reels et des posts, ils le font en publiant un livre composé de substantielles notices bibliographiques, imprimé et relié dans le Canton. A ce livre ils désignent un public: les habitants de ce Pays de Vaud qu’ils aiment tant et qui mérite que l’on se batte pour son identité et ses libertés.

Saluons avec reconnaissance leur effort collectif. Achetez cet ouvrage, un bulletin de commande figure en annexe. Joyeux anniversaire!

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