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La dégénérescence du polar

Jean-François Cavin
La Nation n° 2300 6 mars 2026

A la télévision, les films policiers ne sont plus ce qu’ils devraient être. A la place d’énigmes sanglantes et dures, on nous présente des enquêtes enjolivées de problèmes sentimentaux. Le commissaire local se voit adjoindre une inspectrice spécialisée qui marche sur ses plates-bandes et avec laquelle il ne s’entend d’abord pas; mais le travail les rapproche et ils finiront peut-être par se mettre en couple. Ou la capitaine doit faire équipe avec un officier venu du chef-lieu qui fut son amant du temps de leurs études; vont-ils se haïr ou se rabibocher? Voilà ce qu’est devenu le suspense. Ou l’enquêtrice a des gros soucis avec son fils, un ado rebelle qu’elle élève seule; parviendra-t-elle à le remettre sur le droit chemin? Ainsi, la recherche du criminel se combine-t-elle avec la recherche d’une harmonie conjugale ou familiale dont le spectateur – moi en tous cas – n’a nulle envie de suivre les épisodes successifs. Car il aime le polar noir, et on lui offre un roman à l’eau de rose.

C’est une altération regrettable de ce type de fiction, qui exige que le récit se concentre sur l’élucidation du délit. Cette tendance sentimentale n’a que peu d’exceptions; celle peut-être du montagnard Hugo, solitaire dans les éboulis; ou de la capitaine Marleau, dont la dégaine ne peut éveiller de tendres sentiments. On n’en voit guère d’autres.

Pourtant les classiques devraient inspirer les auteurs d’aujourd’hui. Car il n’y a pas place à la romance dans les chefs-d’œuvre de cette littérature. Sherlock Holmes ne caresse que son violon, comme dérivatif à sa quête d’indices cachés. Hercule Poirot, d’une grande politesse à l’ancienne envers les femmes, n’en courtise aucune; avec une dame écrivain, il n’entretient à l’occasion qu’une relation intellectuelle et professionnelle. Jules Maigret, bougonnant dans le brouillard et buvant des demis à la Brasserie Dauphine, compte sur la patiente Mme Maigret pour, le soir venu, calmer sa mauvaise humeur et lui mijoter un ragoût de veau à l’ancienne; mais elle n’a rien à voir dans son travail. Nestor Burma, loin d’être insensible au charme féminin, ne s’intéresse qu’à ce charme et reprend la chasse. Voilà des détectives que rien ne détourne de leur métier. Voilà des histoires où la noirceur des criminels le dispute à l’obscurité des mobiles, où l’on tâtonne dans l’ombre jusqu’à l’inattendu dénouement. Le polar noir, on vous dit. Il faut respecter la loi du genre.

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