La vérité en pagaille
Dans le vocabulaire des marins, appareiller en pagaille consistait à laisser tomber l’ancre là où on se trouvait, dans l’urgence, et à jeter des objets au hasard dans la cale d’un navire. La pagaille, c’est le désordre.
Selon Monique Atlan, journaliste, et Roger-Pol Droit, philosophe et chroniqueur au Monde des livres, notre relation à la vérité est en pagaille. Nous sommes pourtant attachés au vrai: nous n’aimons pas nous tromper ni qu’on nous mente. Cela n’empêche pas, selon Atlan et Droit, qu’à l’ère des deepfakes et des propagandes déchaînées, nous soyons dépossédés du concept de vérité, le ressenti subjectif ayant annulé l’examen rationnel des faits. Dans un livre1 bienvenu, les auteurs tentent de réhabiliter la notion de vérité. Ils y parviennent en gros; mais la conclusion n’est pas à la hauteur.
La vérité est devenue la propriété d’individus et de collectifs aussi hasardeux que provisoires, les wokistes. Si, né homme, je me sens femme, j’ai le droit de le devenir grâce à la chirurgie et aux traitements chimiques. C’est mon choix, coïncidant avec mon moi authentique. Peu importe la distinction biologique des sexes, invention du patriarcat. A chacun sa vérité. La joie de voir s’accomplir mon besoin de transformation prime. Dans beaucoup de domaines, ceux de la croyance, des idées politiques, de la morale, voire de la science, les débats contradictoires n’ont plus la cote. Nos médias ont pris l’habitude de réunir des gens d’accord sur l’essentiel, parfois réveillés par des divergences mineures. La crédulité est en hausse. S’indigner ou jubiler d’appartenir au bon camp remplacent la recherche commune du vrai. On ignore les méchants ou on les dénonce.
Le passage à la post-vérité a une longue histoire. Les auteurs retracent au chapitre II cette transition du vrai/faux binaire vers les faits alternatifs et les interprétations orientées.
La vérité fut d’abord divine, pour les Grecs comme pour les Hébreux. Elle n’est pas une création humaine, mais est accessible aux hommes. Pour Platon elle se situe dans le ciel des Idées, la sagesse peut l’atteindre. Selon des modalités diverses, des livres sacrés la transmettent aux juifs, aux chrétiens, aux musulmans. Pour les chrétiens, elle s’incarne dans la personne du Christ. Le vrai et le bien coïncident. Les sages comprennent le vrai et font le bien.
Plus tard, la vérité devient le produit de la raison humaine, une catégorie de notre pensée, une fonction de notre cerveau. Elle passe encore pour universelle, partageable par tous, le bon sens étant, selon Descartes, la chose du monde la mieux partagée.
Cependant, dès Hérodote, la vérité est ébranlée, à cause des contacts avec des peuples barbares aux conceptions étranges. Les Grandes découvertes accentuent la surprise. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà, dit Pascal. Le scepticisme croît, le relativisme ne détruit pas le concept de vérité; celle-ci devient plurielle.
Puis apparaît l’ère du soupçon. Le discours réputé vrai a un arrière-plan. Selon Marx, les droits de l’homme dissimulent la lutte des classes, l’exploitation capitaliste des ouvriers. Selon Freud, l’ego n’est pas maître dans sa propre maison, nos actions réfléchies cachent des pulsions; l’inconscient censure et refoule nos vrais motifs d’agir. La vérité ne disparaît pas, mais seuls les sociologues marxistes et les psychanalystes en perçoivent les manifestations obscures.
Nietzsche disqualifie plus profondément les vérités. Illusoires, elles sont des filtres imaginaires qui nous aident à vivre et nous consolent. Nous n’avons nul besoin de la cruelle vérité. Il n’y a pas de faits, juste des interprétations.
Que valent alors les affirmations de Nietzsche? Sont-ce des illusions nouvelles? Les faits existent pourtant. Entre deux précipices, même le sophiste emprunte le sentier de crête.
Heidegger inaugure la déconstruction (Abbau, en allemand). Selon lui, nous vivons dans l’oubli de l’Etre. La métaphysique, de Platon à Nietzsche, a pris un virage calculateur, technique, volontariste. La vérité n’est pas que correspondance du réel à nos représentations. Il faut remonter aux Présocratiques, pour en retrouver l’origine et recourir aux poètes afin de se pénétrer du vrai qui se dévoile en se dérobant aux investigations rationnelles.
Dans le sillage de Nietzsche et Heidegger opèrent les philosophes de la déconstruction. Foucault et Derrida, ayant connu le succès aux Etats-Unis, ont permis l’élaboration de la pensée éveillée (woke), décoloniale, antiraciste, écologiste, LGBTIQ+. Selon Foucault, la vérité, effet de pouvoir, exprime des rapports de force, imposés par les puissants aux homosexuels, aux prisonniers, aux fous ou aux racisés, jugés inférieurs.
Au chapitre III, Atlan et Droit rappellent ce que sont le faux et le vrai. Seul le vrai existe, même si l’erreur et le mensonge nous font mal. La vérité est le rapport entre des choses ou des événements extérieurs à l’esprit et leur formulation dans un langage donné. Deux principes d’Aristote définissent ce rapport: 1. celui de correspondance: dire de ce qui est qu’il n’est pas et de ce qui n’est pas qu’il est, est faux. Dire de ce qui est qu’il est et de ce qui n’est pas qu’il n’est pas, est vrai. 2. celui de non-contradiction: une affirmation et son opposée ne peuvent pas être soutenues en même temps, du même point de vue, à propos d’une même réalité. Les auteurs distinguent trois catégories de vérité: les vérités factuelles, les vérités logiques, les vérités d’opinion et croyance (religieuses, politiques, morales et esthétique). On n’élaborera pas les vérités scientifiques de façon à échapper à la critique, au contraire, on les rendra perméables à toute expérience ou observation qui permettrait de les réfuter.
Les vérités d’opinion sont à la jonction du corps et de l’esprit. Elles nous tiennent à cœur et sont les premières victimes de la pagaille. Nous leur faisons confiance. Nous les croyons vraies. Elles relèvent aussi de la raison. Les concilier avec les vérités factuelles et logiques ne va pas de soi. Les auteurs recommandent un relativisme modéré, entre scientisme (n’est vrai que ce que confirment les sciences exactes) et relativisme total (à chacun sa vérité). L’être humain voudrait LA vérité absolue, mais celle-ci n’est qu’un horizon, un moteur permanent de recherche. Deux systèmes de réflexions cohabitent en nous. L’un est rapide, simplificateur, intuitif, adapté aux décisions urgentes, l’autre exige de la rigueur, de la lenteur, un labeur poussé. Il faut parfois les concilier, comme un commandant de corps de l’armée suisse le préconisait: Ça presse, donc je réfléchis.
La conclusion des auteurs nous déçoit. Donnent-ils soudain des gages à la bien-pensance? Il faut renouer avec l’idée démocratique… la revivifier… la démocratie est le moins pire des régimes… elle laisse chacun s’exprimer et débattre… tels sont les défis à relever… Il y a urgence. Vraiment? Beaucoup de chercheurs de vérités n’étaient pas démocrates. La démocratie est-elle compatible avec la vérité? Ça se discute…
En revanche, nous aimons que les auteurs citent Kafka: La vérité est ce dont chaque homme a besoin pour vivre et que pourtant il ne peut devoir ni acheter à personne. Chacun doit la produire au fond de lui-même, faute de quoi il périt. La vie sans la vérité est impossible. Peut-être que la vérité, c’est la vie elle même. Le Christ le dit: Je suis le chemin, la vérité, la vie. Kafka, juif, jette-t-il un pont? Nos braves intellectuels français laïques l’emprunteront peut-être un jour.
Notes:
1 Monique Atlan, Roger-Pol Droit: La grande pagaille; le vrai, le faux et notre indifférence, éditions de L’Observatoire, Paris, 2026.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- 31 milliards pour l'armée – Editorial, Félicien Monnier
- La dégénérescence du polar – Jean-François Cavin
- Deux médailles vaudoises aux Jeux – Chronique vaudoise, Antoine Rochat
- Catherine Colomb – Les maisons et leurs secrets – Yannick Escher
- Les Cahiers de la Renaissance vaudoise ont cent ans - Les Contrepoisons – Yves Gerhard
- Neutre ou pas neutre? – Olivier Delacrétaz
- Le Cas Rasco – Lars Klawonn
- Le creux de la 10e – Cédric Cossy
- Néolibéralisme, quésaco? – Benjamin Ansermet
- Au four ou au turbin? – Le Coin du Ronchon
