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Le Cas Rasco

Lars Klawonn
La Nation n° 2300 6 mars 2026

Un homme est attaqué au couteau par quatre voyous place de la Cathédrale. Ces malfaiteurs ne savent pas, mais ne tardent pas à l’apprendre à leurs dépens, qu’ils sont tombés sur un os. L’inspecteur Carrasco n’est pas d’humeur à se laisser faire. Au lieu de son porte-feuille, il leur donne des coups de poing et de couteau qui les mettent hors d’état de nuire. Ça se passe à une heure du soir où l’inspecteur n’est pas de service. Il est en ville pour boire un verre, comme à son habitude. Sauf qu’un bon flic comme lui est toujours de service.

Cette entrée en matière fracassante donne d’emblée l’idée du roman de Jean-Michel Espuña1: spectaculaire, hardi et radicalement opposé à l’idée du victimisme «compréhensif» et du crime justifié par déterminisme social. Le Cas Rasco est un polar qui se déroule à Lausanne. L’inspecteur, surnommé Rasco, marche au flair. Il est prêt à intervenir à chaque moment si quelque chose de louche se passe autour de lui. C’est un flic pas vraiment attachant, dont le passé, relaté par d’amples digressions, révèle sa haine des communistes. Arrogant et méprisant, il n’hésite pas à employer des méthodes musclées et violentes. C’est un incorruptible. Il aime les bagarres, les fusillades et n’éprouve aucune pitié pour les malfrats. C’est sa meilleure qualité.

Encore inconnu du grand public, l’auteur lance un pavé dans la mare des polars conformistes et formatés, réputés réalistes mais surtout affreusement sérieux. Les flics y sont dessinés à l’identique, désabusés et cyniques. Résistant en sourdine contre ses supérieurs judiciaires qu’il juge coupés du terrain, Rasco considère que débarrasser la société de la vermine est un métier honorable et nécessaire et il l’exerce avec enthousiasme.

Carrasco est un personnage désinvolte et léger. C’est aussi le ton dominant du roman, malgré la gravité du sujet. Aidé de Justine, sa collègue novice dont le personnage aurait mérité plus d’étoffe, il a fort à faire face à des criminels de haute volée, qui trempent dans le commerce des fœtus et de la transplantation d’organes. Enlèvements, séquestrations, assassinats, rien n’est omis. Cependant on s’aperçoit assez rapidement que l’intrigue, au lieu d’avancer, s’enlise. L’impression nous gagne que l’enquête part en vrille, avant de tourner carrément au massacre des témoins. Rasco ne cesse d’encaisser des coups. En revanche, même aux moments les plus durs, il ne se départit pas de sa désinvolture, de sorte que la souffrance n’affleure jamais. On peut considérer cela comme un défaut. L’auteur du Cas Rasco maintient une unité du style dans toutes les situations, partout et pour tous les personnages, quitte à nous lasser par moments. C’est la force de ce roman, celle de tenir une idée et de la suivre jusqu’au bout. En cela, l’auteur fait exactement la même chose que son personnage: il suit son idée fixe, quitte à se faire détester.

Raconté à la première personne du singulier, Le Cas Rasco nous montre qu’un roman policier, malgré son univers glauque et sinistre, peut aussi être réjouissant, voire enthousiasmant, porté qu’il est par une vraie ambition stylistique. On y trouve un goût poussé pour les jeux de mots et les néologismes. Certaines tournures hyperboliques font souvent mourir de rire. Le tout repose sur un sens rythmique solide, des phrases serrées et claires, et recèle une verve et une richesse d’invention qu’on aimerait trouver plus souvent dans les polars.

Le fait que ce polar pèche parfois par un certain excès stylistique, par ses côtés désincarnés et son goût du second degré, ne saurait nous gâcher le plaisir que sa lecture procure. Ce plaisir tient à sa force jouissive et à son attaque frontale de la société contemporaine, dénonçant le nihilisme selon lequel tout est permis et rien ne porte à conséquence.

Notes:

1   Jean-Michel Espuña, Le Cas Rasco, Esquive, Lausanne, 2025, ISBN 978-2-8399-4514-1.

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