Identification
Veuillez vous identifier

Mot de passe oublié?
Rechercher


Recherche avancée

Hegel avant Hegel: le rôle du Pays de Vaud

Denis Ramelet
La Nation n° 2301 20 mars 2026

La Bibliothèque historique vaudoise a publié en fin d’année passée, sous la plume de Jean-François Aenishanslin, une remarquable édition des lettres adressées par Jean-Jacques Cart à Bernard de Muralt (Paris, 1793), lettres qui furent ensuite traduites et publiées anonymement par Hegel (Francfort, 1798)1. Quelle est l’origine de ces lettres? Et comment se fait-il que le jeune Hegel soit tombé dessus et qu’elles aient suscité son intérêt?

Deux siècles et demi avant le projet d’élargissement de l’autoroute Lausanne-Genève et celui du contournement de Morges, éclatait «l’Affaire du grand chemin», un des événements qui allaient conduire à l’indépendance du Pays de Vaud une quinzaine d’années plus tard. Au milieu du XVIIIe siècle, Leurs Excellences (LL.EE.) de Berne avaient entrepris d’améliorer la liaison Lausanne-Genève en créant un «grand chemin» et en faisant supporter près de la moitié des coûts d’aménagement par les communes et les particuliers. Les travaux se réalisèrent sans difficultés jusqu’à ce que, en 1782, la Ville de Morges refuse de payer la part qui lui était dévolue.

Conseillée par les deux avocats Jean-Jacques Cart (1748-1813) et Henri Monod (1753-1833) – tous deux natifs de Morges et anciens stagiaires de Samuel Porta (1716-1790) – la Ville invoque une ancienne charte de franchises savoyarde confirmée par les Bernois, réinterprétée à l’aune du droit naturel (principe du consentement à l’impôt). En les menaçant de sévères sanctions, LL.EE. contraignent les autorités morgiennes à payer leur part, tout en leur accordant que leurs griefs seront examinés ultérieurement. LL.EE. laissent traîner l’affaire pendant près de huit ans et ce n’est qu’en 1790 qu’elles se déclarent soudain prêtes à examiner le fond de la question.

En juin 1790, Cart rédige à l’intention des autorités morgiennes un Mémoire à consulter qui, tout en reprenant l’argumentation juridique élaborée huit ans plus tôt, prend un tour nettement plus politique et subversif, se transformant en une sorte de «cahier de doléances» mettant en cause la domination bernoise sur le Pays de Vaud. Ce Mémoire se répand sous forme de copies manuscrites et commence à susciter des remous, en particulier sur La Côte. Le «trésorier du Pays de Vaud» – le patricien bernois Bernard de Muralt – est alors promu par LL.EE. au rang de «commandant suprême du Pays de Vaud», revêtu des pleins pouvoirs, avec pour mission de pacifier le Pays de Vaud.

Le choix que Muralt fait de la diplomatie – parcourir le pays pour écouter les doléances – a pour effet d’encourager celles-ci. Les mois passant, les doléances de certaines communes se font de plus en plus audacieuses. Cette dynamique va culminer avec les fameux banquets de juillet 1791: le banquet des Jordils (le 14) et celui de Rolle (le 15), suivis de ceux de Vevey, Yverdon, Bex et Moudon. Le 25 juillet, Berne siffle la fin de la récréation: envoi de troupes, interdiction des banquets, arrestation et condamnation des meneurs. Cart, qui a pris une part importante au banquet de Rolle, s’exile alors à Lyon.

C’est de Lyon que Cart écrira, entre novembre 1792 et juillet 1793, quinze lettres à Bernard de Muralt pour plaider la cause des Vaudois, victimes de toutes sortes d’abus de la part de LL.EE. Cart traite de façon assez détaillée du droit en vigueur dans le Pays de Vaud à l’époque savoyarde, de l’occupation du Pays de Vaud par les Bernois (qu’il refuse de qualifier de conquête, les Vaudois ne s’étant pas battus, Berne ayant garanti leurs libertés et franchises), puis des abus successifs de LL.EE. Si ces lettres se présentent d’abord comme confidentielles, Cart disant espérer que Muralt lui réponde, le silence complet de Muralt va pousser Cart à les publier à Paris avant son départ pour Philadelphie en août 1793, transformant ainsi ces lettres confidentielles en lettres ouvertes.

C’est cette édition que le jeune Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) trouve à Berne, dans la bibliothèque de la famille von Steiger, auprès de laquelle il est précepteur de l’automne 1793 à l’été 1796. Deux ans après son retour en Allemagne, établi à Francfort, Hegel décide de publier, anonymement, une traduction, quelque peu abrégée, des Lettres de Cart. Il s’agit du tout premier texte publié par Hegel.

Pourquoi cet intérêt du jeune Hegel pour les détails de l’histoire, du droit et des revendications du Pays de Vaud? Hegel semble avoir trouvé le cas vaudois exemplaire pour les évolutions qu’il espérait dans certains Etats allemands. Par ailleurs, les coupes plus ou moins nombreuses que Hegel fait dans certaines lettres de Cart sont révélatrices de l’évolution de sa pensée, en particulier de son éloignement du rousseauisme de sa jeunesse. La traduction des Lettres de Cart marque une étape importante dans l’évolution qui va permettre à Hegel de devenir Hegel.

Cette édition des lettres de Cart annotées par Hegel est du plus haut intérêt, tant pour les amateurs d’histoire vaudoise que pour les amateurs de philosophie, sans parler de ceux qui ont la chance d’être les deux. Un grand merci à M. Aenishanslin pour son grand et beau travail!

Notes:

1   Jean-François Aenishanslin, J.-J. Cart, G.W.F. Hegel. Lettres confidentielles sur le Pays de Vaud (BHV, 2025). «Cette édition intègre les [notes] de Hegel et signale les passages qu’il abrège ou omet. Elle fond donc en un seul texte celui de Cart et celui de Hegel.» (notice, p. 101). La substance de notre article doit beaucoup à la très riche introduction de J.-F. Aenishanslin.

Vous avez de la chance, cet article est en accès public. Mais La Nation a besoin d'abonnés, n'hésitez pas à remplir le formulaire ci-dessous.
*



    Les abonnements souscrits au 2e semestre de l'année courante sont facturés à demi-prix.
 
  *        
*
*
*
*
*
*
* champs obligatoires
Au sommaire de cette même édition de La Nation: