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Boîte à livres

Jean-Blaise Rochat
La Nation n° 2301 20 mars 2026

Il devrait y avoir un terme pour désigner une toquade qui se situe au-delà de la bibliophilie, de la bibliomanie, pire que la bibliolâtrie. Ce comportement affligeant, qui semble échapper au répertoire des maladies psychiques dûment recensées, pourrait figurer dans une sous-catégorie des addictions sous le néologisme de bibliopathie. Le bibliopathe impénitent est capable de collectionner plusieurs exemplaires du même ouvrage pour le posséder dans diverses éditions, divers formats, diverses présentations. Pourquoi? Parce qu’il souffre d’un manque de discernement entre le contenant et le contenu: il veut l’ivresse et le flacon. Cette étrange affection, assez facile à diagnostiquer, n’est pas sans danger et peut mener à une effroyable surcharge des bibliothèques personnelles.

Je vais produire un exemple récent de l’insidieuse lubie et justifier l’intérêt qu’il y a à ne pas trop la contrôler: au centre du village, je ne sais quel démon a conduit mes pas vers l’ancienne cabine téléphonique et guidé ma main sur une pièce de théâtre lue, vue, étudiée, admirée plusieurs fois, possédée en multiples exemplaires, La Tête des autres de Marcel Aymé, comédie cynique de 1952 contre la peine de mort et la justice partisane de l’après-guerre. J’ai immédiatement décidé d’emporter cette ancienne édition en Livre de Poche comme neuve, à cause de la couverture confiée à Siné par l’éditeur: un procureur hilare danse et jongle avec des têtes de suppliciés, donnant le juste ton à la farce jubilatoire de Marcel Aymé.

Dans le passé, la collection Le Livre de Poche a fait appel à des dessinateurs renommés en page de couverture. Siné a été sollicité régulièrement pour divers auteurs, notamment Queneau (Zazie dans le métro) ou Sacha Guitry (Mémoires d’un tricheur). On ne peut oublier de rappeler Cocteau illustrant lui-même les couvertures de ses œuvres: voyez le fameux profil résigné, presque boudeur, d’?'dipe aveuglé de la Machine infernale. Garderais-je les Lettres à votre fils qui en a ras le bol du délicieusement suranné Paul Guth, sans l’ado furax signé Cabu qui envoie son poing dans la figure du facteur?

Grâce à la caricature de Siné, j’ai relu quelques scènes de La Tête des autres, au hasard des pages feuilletées. Cette édition à la typographie aérée me fait songer que jamais je n’aurais eu l’idée de me replonger dans cette fable insolente où le seul innocent est évidemment le condamné à mort, dont la providentielle évasion ne laisse pas de causer une joyeuse confusion dans une société dominée par la corruption et le mensonge.

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