Dossier du patient informatisé
Lorsque j’avais dix ans, l’ablation alors courante des amygdales m’avait valu cinq jours d’hospitalisation. Je me souviens du porte-document accroché au pied de mon lit, contenant quelques papiers où le personnel soignant consignait ou consultait mes paramètres vitaux et les soins apportés. Lors de leurs visites, mes parents jetaient un œil au dossier et posaient si nécessaire des questions complémentaires aux infirmières.
Sacralisation du secret médical et numérisation obligent, ce suivi simple et économique a disparu. Les hôtes des hôpitaux vaudois disposent aujourd’hui d’un dossier du patient informatisé (DPI)1. Le logiciel hébergeant ces données est actif depuis 2008, mais son développeur texan a annoncé vouloir cesser support et maintenance à l’horizon 2027.
Le CHUV et les onze hôpitaux vaudois utilisateurs ont préparé dès 2024 un cahier des charges pour sélectionner un nouveau fournisseur. Une entreprise genevoise a recouru contre l’appel d’offres auprès de la CDAP puis du Tribunal fédéral. Quoique la procédure de sélection parmi les trois candidatures se soit poursuivie, il a fallu attendre le rejet du recours en novembre 2025 par le TF pour l’adjudication définitive à une entreprise du Wisconsin. Le retard généré par le recours donne un parfum d’urgence au remplacement du système actuel, quoique son fournisseur continue à proposer des applications hospitalières sur son site internet.
C’est dans ce contexte que l’exposé des motifs2 pour le financement du projet est paru en février. Le Grand Conseil est appelé à se prononcer sur les trois volets du crédit de 208 millions, à savoir 50 millions à charge de la caisse de l’Etat pour financer l’«équipe de projet», 105 de prêt avec intérêts au CHUV et 53 de garantie d’emprunt pour les autres hôpitaux.
Le communiqué officiel et l’EMPD promettent «d’offrir aux patients des parcours de soins coordonnés et d’alléger la pénibilité du travail des professionnels de la santé», soulignant toutefois que le projet risque de soulever «des résistances internes au changement» qui nécessiteront «une mobilisation du management au bon niveau [et] des formations adaptées». Les «enjeux stratégiques du projet» nécessiteront «un cadre de gouvernance efficient, visant à garantir son succès, sa cohérence dans le temps et sa contribution aux objectifs de qualité, d’efficience et de transversalité des soins». Ce langage boisé présage de quelques problèmes et retards lors de la mise en place.
24 heures, dans ses éditions des 7 et 12 mars, rapporte l’inquiétude de deux députées sur le choix du logiciel «américain» et la mauvaise réputation de ce dernier: son introduction par le groupe hospitalier Insel à Berne a coûté plus du double que le budget initial; la Norvège envisage de remplacer ce même logiciel quatre ans après son introduction, car il se révèle lent et problématique.
Après lecture de l’EMPD, il faut avouer une inquiétude certaine concernant le prix de l’opération. Ce n’est qu’avec la prise en charge du quart du projet par la caisse générale de l’Etat que le seuil de rentabilité est atteint après quinze ans. Sans ce cadeau de 50 millions aux hôpitaux, le retour sur investissement serait allongé d’au moins onze ans. Aucun système informatique n’offre une telle longévité, à l’exemple du système actuel, obsolète après seize ans d’utilisation.
Un deuxième souci concerne le calcul des économies prévues: 43 des 50 millions prévus annuellement sont attribués au «fonctionnement métier», à savoir aux gains d’efficience espérés dans le personnel grâce au nouveau logiciel (suppression de prestations en doublons, simplifications administratives, saisie des données accélérée, permettant l’augmentation du temps au lit du malade…). Premièrement, ces calculs sont chimériques, car on imagine mal les hôpitaux vaudois baisser leurs effectifs et leurs masses salariales pour concrétiser ces économies. On peut ensuite douter d’une quelconque simplification administrative, car il faudra du monde pour alimenter le nouveau mammouth. Le projet ne sera donc jamais rentable.
Le Canton compte 3600 lits hospitaliers; le projet revient ainsi à 58’000.– par place. Rapportés aux quelque 105’000 admissions hospitalières annuelles, l’exploitation et l’amortissement sur quinze ans représentent près de 300.– de frais par cas. Ce sera probablement l’ordre de grandeur de la hausse moyenne des tarifs hospitaliers générée par le nouveau logiciel. On est loin de la «maîtrise de l’évolution des coûts» visée dans le programme de législature du Conseil d’Etat.
Le porte-document en pied de lit n’est certes plus adapté aux contraintes hospitalières du jour, mais les patients se rétabliront certainement mieux avec un peu moins d’informaticiens et un peu plus de soignants. Avant d’investir massivement pour un logiciel de DPI critiqué pour ses coûts et son efficacité, il semble sage de négocier une prolongation de support avec le fournisseur actuel, le temps de ramener les besoins et le prix du futur système dans des proportions financièrement supportables.
Notes:
1 Le DPI n’est pas à confondre avec le dossier électronique du patient (DEP): le premier est destiné aux soignants pour le suivi du patient en milieu hospitalier; les données sont la propriété de l’hôpital. Le DEP appartient au patient, qui décide d’y inclure ou non les données médicales provenant de tout prestataire de soin, voire de son DPI en cas d’hospitalisation.
2 EMPD 26_LEG_9 du 12.02.2026.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Entre deux feux – Editorial, Félicien Monnier
- Le fédéralisme dans le paquet d'accords avec l'UE – Lionel Hort
- † Jean-Pierre Tüscher (1929-2026) – Ligue vaudoise
- Hegel avant Hegel: le rôle du Pays de Vaud – Denis Ramelet
- Boîte à livres – Jean-Blaise Rochat
- Un oratorio de Pâques à Saint-François – Antoine Rochat
- Fin des travaux au château de Grandson – Frédéric Monnier
- L'homme périphérique – Olivier Delacrétaz
- Les Romands et les urbains – Benjamin Ansermet
- A quelque chose malheur est bon – Jacques Perrin
- Las de n'être pas fautifs – Jean-François Cavin
- Espèces d'ordures – Le Coin du Ronchon
