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L'homme périphérique

Olivier Delacrétaz
La Nation n° 2301 20 mars 2026

A entendre certaines militantes féministes, les hommes des cavernes, nos ancêtres, se seraient sournoisement réservé l’exclusivité des protéines et des graisses des mammouths, ne laissant que des bouillies à leurs compagnes. C’est de cette première manifestation de la duplicité de l’homme que proviennent les différences de taille et de force qui le distinguent, à son avantage, de la femme. La nature n’y est pour rien. Mme Priscille Touraille a soutenu cette thèse dans un ouvrage paru en 2008, Hommes grands, femmes petites, une évolution coûteuse: les régimes de genre comme force sélective de l’adaptation biologique.

Sans suivre Mme Touraille dans son délire lamarckiste, beaucoup de nos contemporains des deux sexes pensent que les hommes se sont toujours discrètement entendus pour assujettir les femmes, et que plus ça change, et plus c’est la même chose. Alors on décrit les femmes paralysées par les tabous, humiliées par les plafonds de verre, ligotées par les lignes rouges. On répète que la femme est «invisibilisée», même si elle est partout présente. On dénonce les «bastions masculins», alors qu’ils disparaissent les uns après les autres. Il y a plus de femmes que d’hommes dans les professions libérales et dans l’enseignement. Les femmes sont partout présentes et souvent majoritaires dans les autorités des Eglises réformées. L’exécutif vaudois compte plus de femmes que d’hommes depuis bien des années. Les métiers et les sports les plus virils s’ouvrent aux femmes. Il y a des maçonnes, des ramoneuses, des camionneuses. Il y a des catcheuses, des footballeuses et des lanceuses de poids.

Mais toutes ces «avancées» féministes, saluées d’un bref satisfecit mâtiné d’indignation pour le retard, retombent presque immédiatement dans l’oubli. Les cendres de chaque bastion détruit par le feu égalitaire sont tôt dispersées au vent de l’indifférence.

Alors on se remet à la chasse aux bastions. Et moins il en reste, et plus leur présence est considérée comme significative du machisme ambiant. Le fait qu’il y ait très peu de femmes au sommet des grandes entreprises suffit à prouver que la domination des mâles et l’oppression des femmes continuent de structurer l’univers entier. Cela fait que l’homme est appelé à une repentance perpétuelle dont les féministes dures ne lui sauront jamais aucun gré.

Abasourdi, sinon convaincu, par ce discours féministe asséné quotidiennement, on ne pense jamais à évoquer les problèmes que pose à l’homme la fragilisation de son statut de mâle. Car si la femme maîtrise peu à peu tous les domaines jadis réservés à l’homme, l’inverse n’est pas vrai. La femme conserve toutes ses spécificités.

Elle demeure au centre de la famille, tandis que l’homme, qui n’a pas et n’aura jamais d’enfant, reste à sa périphérie. Il ne sera jamais «en cloque», comme dit la chanson. Il ne sera jamais l’objet de tous les soins et de toutes les attentions. A la salle d’accouchement, il éprouve durement le sentiment d’être un second couteau. Les infirmières s’en débarrassent en le colloquant à la tête du lit, d’où il constate qu’on peut très bien se passer de lui. Il sait qu’il sera toujours privé de cette proximité immédiate que connaissent la mère et l’enfant. Et il aura toujours neuf mois de retard dans sa relation avec celui-ci.

La femme a de moins en moins besoin de la force et de la taille masculine pour porter les bagages, bêcher le jardin, défendre sa progéniture contre les méchants. La robotique et l’informatique ont changé tout cela. Et la maîtrise de la contraception permet à la femme de n’être plus bloquée à la maison par les maternités. Elle fait des études et du jiu-jitsu. Elle gagne sa vie. Elle grade à l’armée et commande à des mâles. Elle n’a plus guère besoin des services de l’homme qui, de périphérique, devient marginal, presque inutile.

Cela devait être dit. Mais que l’homme ne joue pas les victimes pour autant et n’impute pas sa déchéance à la femme, à la manière des «masculinistes»! Qu’il pense plutôt que la femme souffre autant que lui de cette évolution égalitaire, qui la condamne à affronter son alter ego masculin dans un combat imbécile où d’emblée tout le monde est perdant.

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