A quelque chose malheur est bon
C’est un tout petit malheur, un désagrément. Dans un article de La Nation du 13 juin 2025 consacré au naturaliste Julien Perrot, nous exprimions notre crainte qu’on abatte les arbres devant notre immeuble pour laisser place à un bâtiment qui nous priverait de la vue sur le vieil Aubonne.
Le lundi 2 mars 2026, un soleil printanier illumine le paysage. La température est douce, les oiseaux chantent, les pies feront bientôt leur nid dans le pin. La rue est bouclée; une affiche placardée au rez-de-chaussée nous a prévenus: deux bûcherons et un machiniste sont présents, avec un tracteur, une énorme remorque, un engin de chantier et des tronçonneuses. Le lendemain matin, jour de pleine-lune (la lune de sang), l’abattage est achevé. Adieu au pin – les pies se débrouilleront ailleurs –, au bouleau, au tilleul, aux érables. Il ne reste qu’un parterre de jonquilles et de primevères sur l’herbe. La vue est dégagée. Nous réjouissent la blancheur éclatante de l’église, de l’hôtel de ville et du château, ainsi que la face sud de la rue du Lignolat où nous avons vécu autrefois. Après trois années d’opposition infructueuse, nous nous sommes fait une raison. Les arbres sont tombés, mais la tristesse se dissipe, d’autant plus qu’une amie chère a peint un tableau de nos arbres sous leurs couleurs automnales.
De notre balcon, ma femme et moi avons observé les travaux. Le bruit n’était pas assourdissant. Tout s’est passé très vite. L’habileté et la compétence des ouvriers nous ont impressionnés. Les bûcherons, sous les arbres, regardant vers le haut, jaugeaient tranquillement le travail à effectuer. Les haies ont été arrachées. Quelques coups de tronçonneuse suffisaient à débarrasser les arbres de certaines branches encombrantes. Un câble tendu donnait à ceux-ci une direction de chute. Les troncs étaient ensuite débités et empilés. La machine équipée d’une pince énorme les dirigeait, avec les branches et les feuilles, vers une broyeuse qui les engloutissait. Des copeaux en jaillissaient pour s’entasser dans la remorque. Du beau travail, rien ne se perdait.
Dans nos articles de réflexion, il nous est arrivé d’opposer la méditation au calcul, la contemplation à la technique, la nature au bâti. Ces oppositions sont sommaires. Il faut trouver un équilibre, le sommet d’un triangle, la dimension supérieure où l’opposition est surmontée. L’homme, dont les jours sont comptés, est un être actif, technique, qui cherche les moyens d’alléger sa peine et d’améliorer sa condition de mortel. Il invente des outils pour en faire un usage tantôt bienfaisant tantôt mortifère.
Considérant les attitudes face à la vie, nous distinguons deux tempéraments: l’actif et le contemplatif. Les personnes contemplatives, moins répandues, sont tolérées, parfois moquées. Votre serviteur se range parmi ces dernières. Si le monde ne comptait que des êtres de son acabit, la roue n’aurait pas été inventée… Petit enfant, il craignait la télévision et la machine à coudre, il aimait faire du vélo mais n’enfourcha jamais un vélomoteur. Pour prouver qu’il n’était pas manchot, il passa un beau jour son permis de conduire et cessa de rouler le lendemain. Comme soldat, comptant sur ses bras et ses jambes, il choisit l’infanterie, l’arme la moins technique. Bien sûr il fallait maîtriser le fusil d’assaut, le pistolet, les grenades à main et à fusil, le lance-roquettes, les explosifs et le défunt lance-flammes, mais avec un drill soutenu on arrive à tout. Dans son métier et pour La Nation, il utilisa l’ordinateur et le téléphone portable, les réseaux sociaux, les tableaux interactifs, consentit à passer du vinyle au CD. Les commerçants ne comptaient pas sur lui, car il ne remplaçait pas souvent son matériel.
Dans sa famille, il reste une exception. Fils et frère de jardinier-paysagiste, il compte ou a compté parmi ses proches des bâtisseurs, un chef de travaux, une architecte, une ambulancière, un gendarme, des vignerons, des infirmiers qui suivent ou suivaient la marche du progrès, sans déplaisir.
Où donc contemplatifs et actifs peuvent-ils se rejoindre? Parmi eux figurent des nobles (des «élites» comme on dit) et des vilains. Il y a de bons poètes et des rimailleurs, des chefs étoilés et des gâte-sauces, des instituteurs enthousiastes et des professeurs rasoirs, des pasteurs plus ou moins inspirés, des médecins perspicaces ou obtus, des bosseurs et des flemmards. Dans toutes les activités, calculantes, méditatives ou manuelles, le travail bien fait élève celui qui l’accomplit; contemplatifs et actifs y trouvent leur sommet commun.
Ici-bas, l’argent, le calcul et la violence dominent. Les contemplatifs sont en retrait, ils l’ont toujours été. Toutes les professions qui requièrent méditation et réflexion lente sont sommées de s’adapter; les artistes, les prêtres, les passionnés de pure recherche scientifique, les journalistes, les diplomates devront démontrer leur utilité à court terme en tant que sources de modernisation, d’innovation et de profit, sous peine d’être remplacés par l’IA. Nous vivons dans la démesure que manifestent les guerres qui ravagent le monde en ce moment, la rage de consommer et de nous divertir, la pulsion de mort.
Puisse chacun des deux tempéraments, contemplatif ou actif, trouver la juste mesure, le sommet du triangle, et admirer ce qui se fait de beau, aussi dans la sphère de son opposé.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Entre deux feux – Editorial, Félicien Monnier
- Le fédéralisme dans le paquet d'accords avec l'UE – Lionel Hort
- † Jean-Pierre Tüscher (1929-2026) – Ligue vaudoise
- Hegel avant Hegel: le rôle du Pays de Vaud – Denis Ramelet
- Boîte à livres – Jean-Blaise Rochat
- Un oratorio de Pâques à Saint-François – Antoine Rochat
- Fin des travaux au château de Grandson – Frédéric Monnier
- L'homme périphérique – Olivier Delacrétaz
- Dossier du patient informatisé – Cédric Cossy
- Les Romands et les urbains – Benjamin Ansermet
- Las de n'être pas fautifs – Jean-François Cavin
- Espèces d'ordures – Le Coin du Ronchon
